Isaac Rosa

Né à Séville en 1974, Isaac Rosa est l’une des voix les plus remarquables de la fiction espagnole actuelle. La mémoire vaine, son deuxième roman a été salué par la critique pour l’exceptionnelle qualité de son écriture et le courage qu’implique une telle prise de position, chez un auteur qui n’a pas vécu le franquisme. Isaac Rosa a reçu pour cet ouvrage plusieurs prix littéraires dont le prestigieux Prix Rómulo Gallegos, considéré comme le « Nobel » latino-américain. La mémoire vaine a été adapté au cinéma en 2008 sous le titre La vie en rouge (La vida in rojo). Son dernier roman, Le pays de la peur, a également été porté à l’écran en Espagne. Isaac Rosa vit à Madrid. Il est également journaliste. Il est considéré comme un témoin critique de son temps, critique qui nourrit l’ensemble de son œuvre. Il s’intéresse essentiellement à l’Espagne de la deuxième période du postfranquisme, celle de la génération à laquelle il appartient. Il occupe par là même une place importante et unanimement reconnue parmi les intellectuels et les artistes dont l’œuvre a pour fondement une réflexion sur la société de leur temps.

 

 

La pièce obscure (Christian Bourgois)

Dans l’Espagne libérée d’après Franco, un groupe d’amis loue un local dont il transforme le sous-sol en pièce noire, en obstruant hermétiquement toutes ses ouvertures. Ce lieu, où il sera interdit de parler pour ne pas être reconnu, leur permet d’expérimenter de nouvelles formes de relations, en particulier sexuelles et hédonistes, protégées par l’anonymat, à l’abri de toutes conséquences fâcheuses. Or, ce lieu de plaisir se transforme peu à peu en tout autre chose, à savoir un refuge contre la perte des illusions et des certitudes liées à l’évolution de la société et à la crise économique, qui menace bientôt la plupart de ces jeunes gens qui avaient pu croire au bonheur sans nuage permis par des professions bien rémunérées et stables, bonheur évidemment illusoire lié à l’accession progressive aux biens de ce monde : maisons, voitures, voyages, etc. Récit rétrospectif faisant le bilan de quinze années, La pièce obscure raconte cette perte des illusions qui abolie toutes les certitudes et oblige les membres du groupe, désormais confrontés à la peur, à une douloureuse réflexion sur eux-mêmes.

Ce roman est directement inspiré par les événements de l’Espagne contemporaine, en particulier les manifestations dites du 15-M (2011), date de naissance chez nos voisins du mouvement des Indignados. Les protagonistes, qui se sentaient initialement floués par les responsables de la crise, en viennent à s’interroger peu à peu sur leur propre responsabilité, leur incapacité à réagir. La pièce obscure du titre est évidemment une métaphore de cette évolution : d’espace de plaisir pour jeunes privilégiés, elle devient un simple refuge, un lieu de renoncement en dépit des actions entreprises par certains des personnages, dont l’activisme violent — leur thème est « que la peur doit changer de camp » — est voué à l’échec. Parallèlement la notion de groupe solidaire disparaît. On ne retrouve plus que des individus en proie à des problèmes plus ordinaires (problèmes d’emploi, de couple, d’enfant, etc.). La belle utopie qu’était la pièce obscure devient sinistre, lorsqu’un intrus en mal de sexe s’y glisse, la prenant pour une sorte de club de débauche. Dans la dernière partie, le livre se transforme en récit d’une apocalypse aussi terrifiante que froide, qui dépeint un monde aussi totalement qu’insidieusement soumis à la puissance de l’informatique, qui se glisse partout, dont on devine qu’elle gangrène petit à petit, par l’œuvre de hackers amoraux, la société tout entière. Il semble en effet que toutes les générations, jeunes ou moins jeunes, soient concernées. Le roman acquiert ici la force du 1984 d’Orwell, comme s’il avait été actualisé en 2013.

La Pièce obscure confirme le talent d’Isaac Rosa. Ce roman frappe en effet par la qualité peu commune de son écriture, la musicalité de ses phrases, la multiplicité des voix qui souligne le caractère collectif de l’aventure dans laquelle s’engagent les protagonistes. Excluant toute théorie, toute démonstration excessive, Isaac Rosa délivre dans ce roman une vision de la société contemporaine d’une étonnante lucidité : il présente le constat, aussi éclairant que pessimiste d’une génération, celle qui est née dans les années 1970, frappée, comme tout le monde occidental, par la crise économique de 2008. Et où se reconnaîtront sans peine non seulement les quadragénaires espagnols actuels, mais tous ceux d’un monde occidental secoué par la crise économique de 2008.

 

(Photo © M. Lois)

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