Jean Rolin

Présence durant l'édition :

2022

Jean Rolin est écrivain et journaliste. Il a reçu de nombreux prix, dont le prix Alexandre Vialatte pour son roman Le Traquet kurde en 2018. Dernier livre paru : Le Pont de Bezons (2020), Prix Joseph Kessel et Prix Pierre Mac Orlan 2021.

 

La Traversée de Bondoufle (P.O.L)

« Lorsque Dieu a créé le lapin, s’attendait-il à ce qu’on le retrouve si nombreux, de nos jours, à Aulnay-sous-Bois ? » C’est la première phrase de ce roman d’exploration et d’observation du monde. Il y a donc encore, en périphérie de nos villes, une vie sauvage et champêtre. De Bondoufle, petite commune pavillonnaire de l’Essonne, il sera peu question. Sa traversée aura bien lieu pourtant, à deux reprises, mais parce qu’elle participe au projet original de notre écrivain marcheur : « Du moment où j’ai découvert la campagne à la périphérie d’Aulnay-sous-Bois, même sous l’aspect peu engageant d’un champ de maïs desséché et d’un chemin sans issue, l’idée m’est venue de suivre tout autour de Paris sa limite, ou du moins la ligne incertaine, émiettée, soumise à de continuelles variations, de part et d’autre de laquelle la ville et la campagne, ou les succédanés de l’une et de l’autre, se confrontent. » Se tenir au plus près, partout où c’était possible, de la limite entre ville et campagne. On part ainsi à la découverte d’une zone floue entre urbanisme, cultures agricoles et espaces sauvages ou à l’abandon. C’est une odyssée secrète, celle d’un monde invisible entre les rocades, les chantiers, les zones pavillonnaires et industrielles. Il y a des bois, des chemins creux, des champs, des cours d’eau. Mais tout peut devenir épreuve, comme rejoindre à pied et à travers champs la Patte d’Oie de Gonesse, au sortir de la « zone d’activités » de Paris-Nord 2. L’absurdité de notre univers contemporain prend des allures comiques et désespérées. « Entre un champ de céréales et un quartier pavillonnaire, je remarquai un détail qui m’avait échappé jusque-là, bien qu’il appartînt aussi à cette limite, et qui était, monté sur un poteau, un distributeur de sachets d’hygiène canine. » Jean Rolin est l’observateur implacable de la déréliction de ce monde. L’humanité elle-même semble disparaître dans l’incertitude des paysages défaits, entre champs et urbanisation. Le moindre détail incongru, la moindre présence civilisée ou sauvage est un aveu de notre propre abandon. On parcourt des espaces fracassés, des cultures et des bois qui côtoient des friches et des zones industrielles. C’est la traversée du monde d’à côté, celui que nous ne voyons plus depuis des décennies. Campagne indéterminée, mais on y entend le chant des rossignols par-dessus le vacarme de la circulation. On y découvre un lucane cerf-volant « tout à fait mort mais dans un bon état de conservation ». On saisit la présence de chats ensauvagés dans les blés comme on surprend dans un café, au-dessus du comptoir, le portrait d’Abdullah Öcalan, le leader emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan.