Pierre Ducrozet

Né en 1982, Pierre Ducrozet a rejoint les éditions Actes Sud en 2017 avec L’invention des corps, lauréat du prix de Flore. Après un détour de quelques années à Berlin, il est retourné vivre à Barcelone, mais la crise du coronavirus l’a surpris au Japon où il poursuivait un voyage à travers l’Asie entamé en septembre 2019 sur les traces de ses personnages. Il a donné des nouvelles de cette longue équipée à travers sa chronique Résidence sur la terre pour Libération. Auparavant, il avait déjà publié trois romans chez Grasset : Requiem pour Lola rouge (2010, Prix de la Vocation 2011, à paraître en Babel en cette rentrée 2020), La vie qu’on voulait (2013) et le très remarqué Eroica (2015 et Babel n°1525).

 

Le grand vertige (Actes Sud)

Pionnier de la pensée écologique, Adam Thobias est sollicité pour prendre la tête d’une “Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel”. Au cœur du dispositif, il crée le réseau “Télémaque”, indépendant et parallèle, constitué de scientifiques ou d’intuitifs, de spécialistes ou voyageurs, tous iconoclastes, qu’il envoie en missions discrètes, du Pacifique sud à la jungle birmane, de l’Amazonie à Shanghai... Entretenant une intimité générationnelle avec la géographie mouvante et fragile de notre monde en crise, doté d’une foi dans la narration et d’une énergie vitale contagieuses, Pierre Ducrozet se confronte, à bras-le-corps, aux forces motrices et performatives du roman sur les enjeux du contemporain. “La fille, au milieu de la librairie, m’a demandé : où est-ce que je peux trouver un livre dans lequel il y ait le monde entier ? Sa question était très sérieuse et je la comprenais, alors j’ai cherché dans les rayons. Comme elle je rêvais d’un tel livre où pourraient se croiser toutes les villes et tous les pays, le désert et la jungle, les premiers sapiens et Google Earth, où voisineraient la science et l’espionnage, la géographie, la politique et le voyage, une sorte de grand métissage où l’on sentirait sur sa peau la chaleur et l’âpreté du dehors. Tout en sachant que je n’arriverais jamais à réaliser son désir, ni le mien, j’ai essayé : ce serait un roman d’aventures du XXIe siècle, dont les explorateurs ne seraient pas en quête d’or mais d’un nouveau rapport au monde. Où le changement climatique serait le défi à relever, où le doute et l’errance se substitueraient à la prédation et à l’appartenance. Je me suis pris à rêver d’une narration liquide, arborescente, qui se développerait librement. D’un écosystème romanesque où tout serait interdépendant et en mouvement, où le récit deviendrait fleuve, pétrole, plante grimpante. Les sols se mettraient à trembler dans la fiction comme sous nos pieds. Les explorateurs du nouveau siècle inventeraient une éthique nomade, une danse légère qui ne pèse pas sur la Terre. Ils décideraient d’habiter le vertige et l’éphémère. De ce rêve de livre, comme tous inachevé, on peut simplement espérer qu’il reste ici quelque trace. Je n’ai jamais revu cette jeune fille. Je ne sais pas si elle a choisi le monde, ou les livres, ou si elle a finalement considéré que c’était la même chose.”

 

(Photo © Jean-Luc Bertini)